• Chanson française : la grande variété



    Keren Ann en concert à Paris. © Lenhof/Gamma

    Une écriture raffinée, un mélange de pop et de jazz, une orchestration libérée des canons commerciaux, voilà la recette du renouveau de la chanson française. Une nouvelle génération d’artistes a éclos et ses petits arrangements musicaux ne sont pas pour déplaire à un public exigeant.

    Par Christophe Conte, journaliste à l’hebdomadaire culturel Les Inrockuptibles

    Un printemps permanent. Voilà l’impression que renvoie depuis quelques saisons la scène française de la chanson et du rock. Après plusieurs décennies de floraisons discrètes, on assiste désormais à un incessant bourgeonnement d’artistes, auteurs-compositeurs-interprètes pour la plupart, qui partagent également ce goût pour la maîtrise générale de leur sujet, du moindre verbe jusqu’au plus petit détail sonore. On s’arrêtera ici sur quelques-uns de ces artisans érudits qui ont contribué, chacun dans leur coin, sans esprit de clan ni de génération, au ravalement de façade et au renforcement des fondations de la musique hexagonale.


    Le premier d’entre eux, Silvain Vanot, est le plus "ancien" sur le circuit. Il y a dix ans, cet ex-professeur de lettres a bouleversé le paysage avec un premier disque mêlant un rock janséniste* et épidermique, souvent comparé à celui de Neil Young, et des textes d’une haute exigence littéraire. Après quelques autres disques plus ou moins dans la même veine, Vanot a laissé s’épanouir, en 2002, ses penchants pour la chanson dans un album plus généreux et apaisé, Il fait soleil, salué comme une réussite majeure. Il y rend un double hommage à deux "ancêtres" attachants et méconnus (le grand Jean-Roger Caussimon et le troubadour réunionnais Alain Péters), et démontre la curiosité désormais sans limites des artistes de sa génération.

    Dans le même esprit, Benjamin Biolay et Keren Ann resteront à jamais liés, l’un et l’autre, au retour triomphal de l’octogénaire Henri Salvador, pour lequel ils ont composé cinq chansons, dont le Jardin d’hiver. Benjamin et Keren Ann ont par ailleurs publié, en trois ans, deux albums chacun, imposant au fil d’une écriture ultraraffinée un style aisément reconnaissable, avec ses teintes folk-rock et ses voluptueuses orchestrations de cordes, ses mélodies accrocheuses et son univers elliptique. Lui, pour ses talents d’arrangeur touche-à-tout et son charisme de pygmalion, est déjà comparé à Serge Gainsbourg, tandis qu’on voit parfois en elle la nouvelle Françoise Hardy.



    Carla Bruni. D.R.

    Les héritiers de Gainsbourg

    Modèles et figures tutélaires inoxydables, Gainsbourg et Hardy n’en finissent plus d’engendrer des disciples. Ainsi, il est difficile de ne pas voir derrière les chansons graciles de Carla Bruni l’ombre de la silhouette élancée de "Miss Françoise". Quant au grand Serge, cette page ne suffirait pas à énumérer tous ses enfants déclarés, parmi lesquels Miossec, Bertrand Burgalat, Bénabar, Julien Baer, Ignatus, Marc Gauvin et Pascal Parisot.

    Sur le haut du podium "gainsbourien", on n’hésite pas une seconde à placer Katerine. Ce Nantais trentenaire qui a sorti, durant la dernière décennie, les disques les plus fantasques, et sans doute les mieux écrits et arrangés de toute la pop française. D’abord classé parmi les minimalistes, il a montré par la suite qu’il était au contraire l’homme des grands travaux, pour lui ou pour ses interprètes (souvent féminines, de Héléna Noguera à Anna Karina). Depuis deux albums, dont le dernier s’intitule Huitième Ciel, Katerine fait virevolter les éclats surréalistes de sa poésie, sur des musiques aux accents de jazz expérimental.



    Bénabar. D.R.

    Un paysage musical hétéroclite

    Un peu vite rangé lui aussi dans la case des ludions minimalistes à ses débuts, lorsqu’il publia, au milieu de la précédente décennie, un premier disque intitulé Super, Mathieu Boogaerts s’est imposé depuis comme une sorte de chroniqueur de la frivolité et du décalage. La preuve, son splendide troisième album, sorti en 2002, s’appelle 2000 ! Fils spirituel du Hollandais Dick Annegarn (avec lequel il a partagé la scène pour un duo itinérant de plusieurs mois), Boogaerts possède aussi des liens artistiques étroits avec le chanteur français Mathieu Chédid, alias M, son ami d’enfance.

    Emilie Simon, elle, n’est pas la fille de l’écrivain et musicien Yves Simon. Mais son père, ingénieur du son, lui a transmis, dès l’enfance, le goût des trafics sonores, de l’espèce de sorcellerie qui préside à l’enregistrement d’un disque. Pour son premier album, qu’elle publie à vingt-quatre ans, Emilie s’est enfermée seule pendant des mois dans un studio installé à domicile, pour peaufiner les vertiges d’une musique nourrie autant par la pop à dentelles de Kate Bush que par l’électronique la plus radicale des laboratoires anglais.

    A l’opposé de ce spectre, preuve de la diversité et de la profondeur du champ de la chanson française actuelle, on trouve le lauréat de l’année, Vincent Delerm, dont l’étonnant premier album constitue le succès surprise des derniers mois. Fils de l’écrivain, Philippe Delerm, connu pour sa manie du détail et son don de rendre spectaculaire l’insignifiant, Delerm junior a repris le flambeau familial en racontant de drôles d’historiettes qui mêlent autofiction et personnages réels. Le résultat ressemble à une radiographie de l’univers des "bourgeois-bohèmes", ou "bobos", par l’un des leurs.

    * Sobre.



    Katerine. D.R.


    Vincent Delerm. D.R.

    Modifiée le 29/10/2003

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    Sommaire

    http://www.diplomatie.gouv.fr/label_france/52/fr/10.html

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  • Manfred Overmann Exploiter une chanson

    Ces pages donnent des idées pour exploiter une chanson et également quelques liens utiles.


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  • Le français dans le monde N°318
    Novembre-Décembre 2001.

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  • Retour dossier chanson  La chanson d'expression française

    Témoignage de Lidia Marques

    Lidia Marques, enseignante de français au Portugal, avait présenté, lors de la première parution de notre dossier, son projet sur la chanson francophone contemporaine. Deux ans après, elle continue à travailler avec la chanson francophone dans ses classes à l’Escola Secundária do Dr. Manuel Laranjeira, d'Espinho, et propose également des formations de professeur.

    L’année scolaire passée, j’ai travaillé avec des élèves de seconde. Cette année, j’ai des première et des quatrième. J’ai obtenu l’autorisation du conseil pédagogique de mon établissement de travailler sans manuel scolaire, de façon à appliquer et tester mes fiches, mais aussi en à introduire régulièrement les TIC dans l’apprentissage du français.

    http://www.francparler.org/articles/chanson2006.htm


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  • L'Express du 03/05/2004
    Charles Aznavour
    Scènes d'une vie de bohème

    propos recueillis par Gilles Médioni

    Charles Aznavour est à l'affiche du Palais des congrès, à Paris. Avant son show, il a invité L'Express à le suivre. Balade en coulisses et en confidences

    «Qu'avons-nous fait de nos 20 ans?» s'interrogeait Aznavour dans l'une de ses rengaines, en 2000. Charles l'infatigable, l'insubmersible, l'indémodable aura bientôt quatre fois 20 ans, et ses chansons blessées, lucides et aveuglantes donnent une belle ivresse au palais des congrès de Paris, où il se produit jusqu'au 22 mai, jour de son anniversaire. «J'ai eu une vie amusante», juge-t-il au lendemain de l'un de ses tout premiers concerts dans la capitale, attablé devant un repas italien. «J'ai connu des hauts et pas mal de bas qui ont été des moteurs, parce que j'ai toujours cru en moi.»

    Il a un appétit d'oiseau et regarde avec malice et gravité ce siècle dernier qu'il a traversé en mythe de Pigalle à Broadway. «Mais je suis beaucoup plus fier de ma réussite d'homme et de mes quatre grands enfants que de ma carrière artistique. Même si je sens, à la manière dont les gens m'abordent, que j'ai la chance de mettre tout le monde d'accord. C'est si rare aujourd'hui, car le monde est si méchant.» Pour L'Express, c'est une exclusivité, Charles Aznavour nous fait entrer dans les coulisses de son spectacle. De sa mémoire aussi.

    © Thierry Dudoit-L'Express

    17 heures - «J'arrive généralement tôt au "théâtre".»
     
      
    Entrée de l'artiste
    «J'arrive généralement tôt au ''théâtre'', pour la balance [réglage du son].» Il est 17 heures, et Charles Aznavour, blue-jean de jeune homme, veste en velours marron, répète face à l'orchestre symphonique. La salle est illuminée, du monde va et vient sur le plateau, mais rien ne gêne le chanteur, qui marche en crabe et fronce parfois les sourcils: «Trop fort, la batterie! Mais qu'est-ce qui s'est passé?» L'ordre des chansons a changé deux jours avant la première. Aujourd'hui, tout est calé. Charles teste le départ de Ma jeunesse... «Après, on a quoi? Lisboa?» Il avance les mains dans les poches, tandis que les musiciens s'accordent. Pendant La Bohème, Aznavour chantonne, Aznavour rigole: «Moi qui criais famine et toi qui posais nue, et pas le contraire, comme ça m'est arrivé de le dire aux Etats-Unis. Heureusement, les spectateurs n'ont rien compris!» Il enchaîne avec Emmenez-moi - «où vous voudrez, lance-t-il, mais surtout dans ma loge». Et Charles disparaît.

    © Thierry Dudoit-L'Express

    17 h 30 - Essais d'arrangements au clavier électrique.
     
      
    Sa loge est un QG
    Il chante encore. Et, assis derrière son clavier, s'essaie à d'autres arrangements. Un album est en préparation. Aznavour peaufine des textes, pense à «un guide utile sur la façon d'aborder ce métier», écrit des nouvelles. «Je n'arrête jamais, commente-t-il. C'est un besoin physique.» Mille chansons ou presque forment une œuvre en or, mais l'éternel insatisfait récrirait bien quelques-uns de ses classiques. «Excepté Ma jeunesse et Hier encore, auxquels je ne toucherais pas. En revanche, il manque encore un mot ici, deux là, plus précis, nécessaires à l'équilibre de l'oreille.» La loge est sobre. Des télégrammes sont affichés aux murs, un peignoir est accroché au porte-manteau et, dans un coin, dorment une bouilloire, un paquet de petits-beurre. Deux fauteuils et un canapé de cuir font face à un téléviseur à écran plat. «Lors de chaque rentrée parisienne, une marque célèbre m'offre l'équipement complet: je suis ''coréennement'' gâté.»

    © Thierry Dudoit-L'Express

    18 h 30 - Pause télé. Jamais il ne rate C dans l'air.
     
      
    C'est déjà l'heure de C dans l'air, l'émission d'Yves Calvi, sur France 5, qu'Aznavour ne rate jamais et regarde ce soir en compagnie de sa grande sœur Aïda. Il commente le sujet du jour avec force. «Je suis apolitique, mais engagé, même si je n'en ai pas l'air.» Charles parle de cette France qu'il n'estime pas «raisonnable». «Le gouvernement devrait jouer cartes sur table et dire: ''Voici ce que nous possédons, ce que nous devons et ce que vous demandez.»» Un photographe montre des clichés sur lesquels Charles se trouve «triste, couillon... Tiens, là, je m'aime bien avec les yeux fermés. Je vieillis pas trop mal, non? Et sans maquillage. Jamais. Je n'ai rien à cacher». Un livreur apporte une bouteille de vin fin - les cadeaux varient peu. Avant le concert, il s'installe pour regarder les infos. Sans trac. «J'en avais lorsque le public ne venait pas spécialement pour me voir, à l'époque des cabarets.» Et demande le rapatriement d'un bouquet de roses chez lui avant qu'il se fane: «Il aura vécu ce que vivent les roses quand elles sont en fer forgé.» «Ce n'est pas de moi, ajoute-t-il, en glissant: Je ne suis pas un chanteur, mais une statue de pierre.»

    © Thierry Dudoit-L'Express

    20 h 40 - Première partie du spectacle.
     
      
    Sa vie en scène
    Costume noir, col de chemise ouvert, il entre en scène à 20 h 40, martial, chantant Autobiographie. La voix vient de loin. «Il en fallait bien une pour parler de l'Arménie, analyse-t-il. Ce n'est pas sans raison que je débute la première partie avec cette chanson et la seconde avec Les Emigrants, même si on me l'a souvent déconseillé. C'est Aznavour direct. Moi, je n'ai jamais fait profil bas. Je ne prends pas de faux-fuyants. Avant, on me jugeait sur ce que j'écrivais et chantais, et je crois avoir créé des avancées dans la chanson, notamment au moment d'Après l'amour et peut-être aujourd'hui avec Le Mort-Vivant. Si je l'avais chanté naguère, j'aurais été mort pour la profession.» Avec cette économie de gestes qui est un savoir-faire, il devient l'homo de Comme ils disent. Et conclut sur Je m'voyais déjà. La salle est debout.

    © Thierry Dudoit-L'Express

    21 h 30 - A l'entracte, le chanteur fait le point avec son équipe.
     
      
    Entracte et raccords
    Aznavour est déjà en train de réunir ses troupes en coulisses pour les rectifications. «Sur scène, je ne pense qu'à la scène. Une lumière ratée, une guitare trop forte... Alors, dès que le rideau est baissé, je fais une vérole. Moi qui ne crie jamais, j'explose.» Il organise donc une réunion avec son manager, Levon Sayan, le chef d'orchestre, le directeur de production, les musiciens... «On ne peut pas s'oublier un instant, c'est comme si on allait au front en laissant son casque.» Tous les jours, Charles perfectionne «le moindre détail et jusqu'à la dernière représentation, parce qu'[il] aime le travail bien fait». Le fauteuil qui trônait au milieu du plateau va disparaître: il lui coupait la scène...

    © Thierry Dudoit-L'Express

    22 h 30 - Je voyage, chanté en duo avec sa fille Katia.
     
      
    Spectacle, suite et fin
    «La seconde partie doit être une descente aux enfers, rien que des chansons coups de poing; en l'occurrence, Que c'est triste, Venise, Non, je n'ai rien oublié, Les Plaisirs démodés...» Et Je voyage, entonné avec sa fille Katia, qui est dans son cœur et dans ses chœurs. «Au début, j'étais plutôt contre ce duo, que j'aurais refusé il y a vingt ans. On m'aurait alors reproché de pousser Katia en avant. Cependant, elle a grandi, elle a pris des ailes. Lorsqu'on chante ensemble, je la regarde et je la juge, mais je ne lui dis rien: elle doit apprendre toute seule.» Sur La Bohème, Charles laisse glisser le mouchoir qu'il tenait. «Depuis toujours, c'est un rituel.» Après la dernière chanson, Nous nous reverrons un jour ou l'autre, il adresse au public un «Bonsoir, et que Dieu vous garde!».

    © Thierry Dudoit-L'Express

    23 h 10 - Applaudissements et rappel sur scène, à la fin du spectacle.
     
      
    Le rideau tombe
    «Je ne décompresse qu'une fois arrivé à la maison. J'avale un sandwich pas plus gros que la main, car, comme disait mon père en arménien: «Ce que l'on mange le soir est perdu.» Puis je prépare mes affaires pour le lendemain et je lis les livres que j'achète ou que je reçois, par ordre d'arrivée: Gabriel Garcia Marquez, Yves Simon, Azouz Begag. Ou je feuillette le Littré. J'ai découvert ainsi un mot retiré du Larousse: déconforter. Je suis tellement amoureux des mots que je les traque au fin fond du passé.» Ensuite Charles s'endort. Mais se réveille plusieurs fois durant la nuit. «J'écoute les infos à la radio, je partage, je subis. On ne peut pas rester étranger au monde dans lequel on vit et se penser en vedette. En tout cas, pas moi. C'est l'héritage arménien. Et je ne suis mécontent ni de notre passé ni de notre sensiblerie. Ma force vient de là.»


    Palais des congrès (Paris). Jusqu'au 22 mai. Et à partir du 3 septembre pour huit représentations.
    Dernier album: Je voyage (Capitol/EMI).
    Mémoires: Le Temps des avant (Flammarion).

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